Guillaume Barbot

Une semaine à la Cité !

Journal de bord d'une semaine avec les résidents de la Cité universitaire.

 

Bonjour,

J'ai 34 ans, bientôt papa, je suis metteur en scène, associé pour l'année au Théâtre de la Cité internationale, je prépare une création : 'AMOUR', et j'interroge depuis un an tous ceux que je croise, caméra en main, sur ce vaste thème. 
À partir du lundi 15 mai je vais vivre au coeur de la Cité pour une semaine.
J'ai une chambre, au Collège Franco Britannique, pour 6 jours et 6 nuits.
J'ai un stylo, un carnet, un appareil photo - caméra, un tee-shirt marin, et des questions.
Pour le reste... 

Je suis là pour parler d'amour.
Je suis là pour me perdre, pour attendre, pour errer, pour guetter, pour rencontrer, pour observer.
Et chaque matin, dans ce journal de bord improvisé, une trace de cette expérience : un texte, une photo, un film. 

 

 

Lundi

Carte, pass, numéro de chambre, interrupteur dans la cuisine au dessus du néon, soleil prétentieux, corps dans les pelouses, cours en jogging, roses abandonnées, va et vient d'habitués, vagues de rire, maisons.

Je suis bien arrivé à la cité. Et déjà je triche un peu, je ne dormirai pas là ce soir, je découche avant même de m'installer.

Pour le moment, rendez-vous à la terrasse du théâtre Ils sont sept, de sept pays différents, Espagne Italie Maroc Mexique ... mais leurs maisons ne correspondent pas toujours... les pays de l'Est en Norvège, ou l'Italie chez Deutsch de la Meurthe (rien avoir avec l'Allemagne...) Il faut suivre... Ils sont sept à déclamer l'amour en musique pour la fête de samedi, on travaille depuis quelques mois, je prends rendez-vous dans leurs chambres dans les jours à venir pour les interviewer sur l'amour, début de ce carnet de bord, début de ce documentaire Ils sont sept avec leurs mots d'amour, leurs résonances, leurs swings Je suis bien arrivé à la cité.

Plus aucun doute.

 

 

 

 

Mardi

Je commence seul.
Je pressens que l'on n'est jamais seul ici, ou si peu. Alors je commence seul.
J'ai ouvert la fenêtre de ma chambre, j'ai passé une tête dans la cuisine commune, je me suis perdu à l'étage, j'ai mis à l'envers le badge pour la porte automatique, allez, je vais marcher.
Je n'y connais rien en cité universitaire. Ni l'internationale (que je peux chanter, par contre), ni aucune autre.
Je suis un étranger. Un français étranger dans cette cité d'étrangers.
Et ma première sensation, je ne sais pas si c'est la bonne, est que tout le monde me semble heureux. Ca parle, ça sourit, ça prévoit une bière à la MINA, ou un concert à la Fondation des Etats Unis, ça jalouse les apéros chez les belges, ça râle d'être trop éloigné à la maison de l'Asie du Sud Est, mais au fond rien est grave, on est heureux. Une pub Kinder qui aurait dépassée les frontières de la maison de la Suède.

J'ai envie de piscine, de jardins sous serre, d'ateliers volants, de terrasse ombragée.
J'entre dans la maison du Danemark ; la machine à laver s'époumone pour les 50 locataires. Dans la Fondation des Etats Unis ; j'ai raté le bal de peu. Dans la Maison de la Norvège et son brunch qui se prépare pour la fête nationale.
Il fait beau, ça sent l'amour à chaque pelouse, je filme, photographie, et déjà je rencontre des étudiants.
Des rendez-vous sont pris pour le lendemain. Des témoignages vont naître. Ca y est. On y est.
Parler d'amour ? Pourquoi pas...
Oui, c'est vrai, pourquoi pas.
A demain ?
 

 

Mercredi

Je n'ai jamais autant rencontré en une journée.
Je veux dire, prendre le temps de la rencontre. Des rencontres.
Je laisse la caméra tourner, presque abandonnée sur un pieds, et alors que nous ne connaissons rien de l'autre nous parlons amour. D'amour.
J., Th., F.
Etats-Unis, France, Mexique.
J'apprends sur eux, sur la cité, sur leurs passages, sur leurs regards. C'est fragile. C'est un peu exceptionnel. Ce temps, là. Pas de la confidence, mais de l'échange.

On va à Paris, disent-ils, quand on prend le RER. Ici, c'est autre part. C'est chez nous.

Les enfants de la cité, ce sont eux.
Des étrangers familiers.

À la cité, tout est histoire d'amour. Comme des amours de vacances à répétition. L'architecture a été conçue pour. Le parc, les recoins, les arbres qui abritent, les arcades qui cachent, les bancs qui vous attendent. La cité a été construite pour l'amour. Il règne ici un parfum de l'éphémère. On sait bien que tout a une fin, on ne vit là que trois années tout au plus, alors le présent se densifie. On en profite. L'amour aussi. Aujourd'hui, j'ai écouté avec émotion leurs amours silencieux, leurs amours d'une nuit, leurs amours à venir, leurs relations fraternelles, leurs visions, leurs théories, leurs manques, leurs balbutiements. Je me couche désormais dans un lit fatigué du collège Franco Britannique (tiens, il pleut, et la pluie a une odeur si forte ce soir) J, TH., F.
Je leurs laisse les mots de la fin

Extraits :

Je ne sais pas si on aime différemment d'un pays à l'autre, mais on a une façon de communiquer différente, ça c'est sûr. La palme d'or des gens qui savent aimer, mais vraiment aimer : les brésiliens.

Je pense que j'ai eu plus d'amour que de tendresse.


Cette cité universitaire aide à ouvrir les portes. Clairement. À se rencontrer.

Ce lieu là, la cité, m'a permis de me trouver, personnellement. De m'aimer. D'apprendre à m'aimer.

Quand on est amoureux on est bien avec soi même, on est positif, on est puissant. Ce rayonnement là est ressenti par les gens autour de toi, et il peut contribuer à changer le monde. Oui. J'en suis sûr.

Quand tu vis à la cité, tu croises pas mal de gens qui te disent moi je suis franco allemand, moi danois et brésilien... Ah oui ? Et tu comprends que leurs parents se sont rencontrés ici, il y a 30 ans.

Aujourd'hui, on a une jeunesse plus longue. On a une vie de voyage, une vie mouvante, une vie plus instable. C'est très difficile d'aimer pour notre génération.

Comment aimer pleinement alors que je ne sais pas si je serai encore en France dans deux mois ?

Ca change la vie. La cité, l'amour, ça change la vie.

 

 

Jeudi


Il est 23h40, je dois écrire mon journal de bord, quelqu'un au loin joue de la guitare, ma chambre me semble moins froide qu'hier, mes voisins de la maison du Mexique ne dorment pas, je m'installe devant mon ordinateur et je pense à ma journée.

9h30
j'erre dans les ruelles de la cité, je filme chaque fenêtre de chaque bâtiment, comme une obsession, je me dis qu'elles seront dans le film, dans le documentaire, les fenêtres. Qu'elles ressemblent à cette cité. Qu'elles en disent plus que de longs discours. L'architecture, bien sûr, qui varie d'une maison à l'autre, mais aussi ce qui se cache derrière. 12 mètres carrés de vie par résident. Cuisine et salle de bain commune, dans le couloir. Elles rêvent à quoi ces fenêtres la nuit ?

11h
je rencontre Amadou, Sénégalais, il est doux, souriant, il aimerait entendre une déclaration d'amour, rien que pour lui, on parle d'étoile, de ciel, d'enfants, et on se dit à bientôt.

14h
j'accueille 20 lycéens qui tout au long de l'année ont appris à jouer l'amour à mes côtés - ils vont le déclamer au TCI ce soir, ils sont bruyants et vivants, et ils ont raison

17h
je filme Olivier dans le jardin de la cité, il aime la terre, le sol sous ses pieds, il sourit avec grâce, il aime le Mexique au féminin, il ne pense pas à demain, il m'offre une fraise et me dit : dans dix ans ? je ne sais pas où je serai mais ce que je sais, c'est que je ne serai pas en France - l'amour du voyage, de la bougeotte, un virus de l'international

20h30 Manuela, elle est italienne, elle ne veut pas être filmée mais oublie la caméra dès ses premiers mots, elle parle vite, elle parle fort, les murs de la chambre larsen, elle est une amoureuse, une vraie, elle le communique, elle veut la joie, pas de temps pour le reste, même pas peur, même pas mal : je crois qu'il faut être amoureuse de la vie. D'accord, Manuela.

Voilà
Plus de 48h à écouter des histoires, ici, à la cité, dans ce lieu que tout le monde s'accorde à dire que c'est un îlot amoureux. J'attends demain avec impatience.  

 

 

Vendredi

 

Si ma première journée n'a été que masculine, ma deuxième paritaire, cette troisième ne sera que féminine. 

Je découvre la vie de quatre étudiantes, de 22 à 28 ans, de quatre pays différents
Je découvre les chambres de la maison du Portugal (qui ne s'appelle pas la maison du Portugal, ce serait trop simple) — d'ailleurs, qui a eu l'idée de peindre les escaliers en noir ?! —, 
les chambres de la maison de la Norvège où ce sont des russes qui mangent dans la cuisine commune et une roumaine qui m'accueille, 
les chambres de la maison de l'Asie du Sud Est où il n'y a que très peu de résidents de l'Asie du Sud Est, 
Bienvenue... 
Aucune chambre ne se ressemble, mais toutes font la même dimension. 12m carrés qu'elles ont colonisé à leurs manières : bordel de guitares, empilement de livres sur Frida Kahlo, rangement minutieux de produits de beauté... À chacune son cocon. 12m carrés d'amour potentiel ; il faut y être organisé. Et je ne parle pas du lit une place d'enfant imposé partout. Bon courage. 

Elles sont toutes les quatre des amoureuses. Avec évidence. Elle sont toutes les quatre ancrées dans l'ici et maintenant. Aucune ne sait où elle sera dans dix ans. Elles ont des peurs, mais pas pour tout de suite. 

Prendre le temps de parler d'amour surprend chaque personne que j'interview. C'est nouveau. C'est bizarre? Vous avez dit bizarre? C'est aussi une respiration inattendue. Pour eux, pour elles, et pour moi bien sûr. 
La cité est une bulle où tout va vite, où tout est à portée de main, où l'on passe d'une extrême solitude quand on étudie à une sociabilité hors norme quand on traverse le parc, quand on participe aux activités, quand on est invité à une soirée. 
Le présent est comme condensé. Il vibre. 
Et quand on repart dans son pays, la bulle éclate. 
Mais chacun connait la règle du jeu. 
Chacun aime passionnément sans penser au lendemain. Surtout ne pas penser au lendemain. Ici, c'est le mot "aujourd'hui" qui fait office d'hymne international. 

Ce soir, la fête de la cité s'échauffe. Maison de l'Iran, Maison du Brésil, Maison de l'Inde. Gros programme. Un jeune, perdu, me croise dans une des ruelles et me demande son chemin. Je lui indique la maison qu'il cherche, sans y réfléchir. Tout droit, puis gauche, le petit chemin de traverse qui longe la maison de la Suisse, et c'est là. Je fais un crochet par le crêpier et son thé à la menthe. Faut pas que j'oublie d'aller à la piscine demain matin. Alors? J'ai passé le test? Je suis un vrai étudiant? 

 

 

Samedi


Voilà, c'est fini... comme dirait la chanson. 
J'ai l'impression d'avoir vécu douze vies en cinq jours. 
Je ne sais pas ce qui m'attache à cet endroit, mais je m'y sens bien, et un peu comme une colonie de vacances je vais être nostalgique de le quitter. 
Nous avons fêté l'amour sur la pelouse de la cité puis à la Fondation Suisse cette après-midi. 
Ils étaient beaux, ces étudiants. À chanter et clamer l'amour sous le vent le ciel et les oiseaux. Ils n'ont pas eu peur d'avoir peur. Ils ont pris tour à tour le micro, héroïques. Ils ont donné du cœur du souffle et de l'âme. Vraiment. Je les remercie profondément. 

Il y a la jeunesse, il y a les corps, il y a les voix, il y a les battements, il y a les nuits blanches, il y a les journées à trop penser, il y a les prises de risque, il y a les désirs en sommeil, il y a les Dieux anonymes, il y a le vin, il y a l'ivresse, il y a des regards qui ne trompent pas, il y a les parenthèses enchantées
Il y a tous ces étudiants venus d'ailleurs qui s'inventent une famille 
Il y a une ville hors du monde appelée monde
Il y a la cité internationale 

Ici, on croit. On a des armures en pagaille. De l'enthousiasme plein les poches. Des yeux grands ouverts. Des envies en surchauffe. Des idées pour demain. Et de la joie comme seule réponse. 
Ici, l'avenir est à construire, et sincèrement, à les écouter, je repars avec un peu de réconfort.
Tous m'ont répondu que bien sûr, l'amour peut changer le monde. Concrètement. Politiquement. 
Alors, oui, les synonymes sont de rigueur : empathie, tolérance, fraternité, bienveillance... 
Mais si ça ce n'est pas de l'amour, c'est quoi ? 

J'ai envie de faire du théâtre, encore un peu plus. 
Et ne pas vous oublier. Oui, promis.