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L'Après-midi




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Gilles Amalvi : L'Après-midi poursuit votre recherche sur des partitions célèbres de l'histoire de la danse. Ce sont pour vous des partitions qui « appellent un imaginaire précis et référencé ».
En reprenant ces partitions, vouliez-vous jouer avec cet imaginaire, l'emmener ailleurs, vers d'autres zones affectives, le croiser avec d'autres histoires ?

Raimund Hoghe : Pour toutes ces pièces - Sacre - The Rite of Spring, Boléro Variations, Swan Lake, 4 Acts, L'Après-midi, il y a toujours un changement par rapport au titre original. Cet écart du titre pose qu'il ne s'agit pas de la même pièce, mais d'un travail avec la structure de ces pièces. J'ai regardé beaucoup de versions différentes – pour essayer d'en saisir l'essence – mais tout en ayant en tête qu'il ne fallait surtout pas essayer de les copier. Ce qui m'intéresse, c'est le fait que beaucoup de gens les connaissent – ou croient les connaître. Dans toutes mes œuvres, j'utilise la musique populaire, ces morceaux que tout le monde connaît, mais dont chacun conserve une mémoire singulière – où se croisent histoire personnelle et histoire collective. Je pense que les spectateurs doivent avoir des souvenirs personnels très différents de ces œuvres – et mon travail cherche le moyen d'accueillir tous ces souvenirs, de leur donner un espace.

Gilles Amalvi : Votre travail consiste en général à combiner des matériaux d'origines différentes, en fonction de leur valeur subjective et historique. Est-ce que vous utilisez d'autres matériaux que le morceau de Debussy pour L'Après-midi ?
Raimund Hoghe : Je travaille toujours avec la durée. Ainsi, j'utilise la répétition, les variations. Concernant L'Après-midi, les gens pourraient penser que toute la pièce est construite sur le morceau de Debussy – en fait, ce morceau dure entre dix et onze minutes, en fonction du chef d'orchestre. Du coup, j'ai essayé de connecter L'Après-midi avec d'autres pièces de Debussy – ainsi qu'avec des Lieder de Gustav Mahler. C'est la raison pour laquelle cette pièce ne s'appelle pas Prélude à l'après-midi d'un faune, mais L'Après-midi. C'est une manière de garder le sens ouvert, de le relier avec d'autres couches. Par exemple, ce titre peut aussi être relié au livre de Marguerite Duras L'Après-midi de Monsieur Andesmas. Ces différentes matières – Debussy, Nijinski, Mahler, Duras – créent des liens ensemble, se superposent.

Gilles Amalvi : Lors de vos pièces précédentes, c'étaient principalement de vieux standards populaires qui étaient chargés d'autres mémoires. Est-ce qu'il y a une différence lorsque ce sont les musiques du répertoire dit « classique » que vous reprenez ?
Raimund Hoghe : Non, pour moi il n'y a pas vraiment de différence, toutes ces musiques font partie de l'imaginaire collectif. Le Lac des cygnes par exemple, on le retrouve partout, dans des publicités, même dans les centres commerciaux... C'est la même chose pour le Boléro de Ravel, qui a été utilisé dans des contextes très différents. Ma démarche essaie de prendre en compte ce caractère populaire, avec ses clichés, tout en ramenant le point d'origine : le point de départ historique, et comment ce morceau peut être relié à d'autres points d'origine pour moi.

Gilles Amalvi : A propos de point d'origine, certains éléments de la chorégraphie de Nijinski rappellent votre manière de travailler : la recherche d'une épure, d'un retour au geste le plus simple. Est-ce une des raisons qui vous a poussé à travailler autour de cette pièce ?
Raimund Hoghe : Oui, je me sens très proche de cette démarche, de l'utilisation de mouvements très ténus, très simple. Un autre point d'origine pour cette pièce, c'est Emmanuel Eggermont, un danseur fantastique. Il est capable d'exprimer énormément de choses en ne faisant presque rien, juste en se tenant dans l'espace. Et puis sa danse a un lien très fort avec l'enfance – il a grandi avec la danse. J'avais déjà l'idée de créer L'Après-midi sans pouvoir m'imaginer comment, et c'est en rencontrant Emmanuel que c'est devenu possible, que j'ai pu commencer à me l'imaginer. Il y a un autre lien avec un point d'origine : au début de mon premier solo, Meinwärts, lorsque le public rentre, je suis assis sur scène, et L'Après-midi d'un faune est joué en entier.
Lorsque j'ai créé cette pièce en 1994, cette séquence était une manière de me souvenir des danseurs morts du sida – comme Rudolf Noureev.

Gilles Amalvi : Est-ce qu'il y a un lien, est-ce une manière de transmettre cette musique et cette mémoire à Emmanuel Eggermont ?
Raimund Hoghe : Oui – même si dans les deux pièces, ce sont des interprétations totalement différentes de cette musique. Dans Meinwärts, je ne dansais pas sur ce morceau, c'était plutôt une sorte de veillée funèbre. Là, il s'agit du passage à une autre génération.

Gilles Amalvi : Est-ce que vous avez conservé des instants de la chorégraphie originale de Nijinski ?
Raimund Hoghe : Non. Bien sûr je connais l'œuvre de Nijinski grâce aux photos, dessins et reconstitutions. Et le journal, évidemment. Le souvenir de la présence de Nijinski est aussi un point de départ. Mais contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, sa pièce n'était pas un solo, il y avait les nymphes. Ma version – même s'il arrive que je rentre sur scène pour arranger l'espace – est un solo.

Gilles Amalvi : Dans le titre, on entend quelque chose de très simple – simple moment du temps, qui déjà convoque une atmosphère, une certaine charge affective, sensuelle. Est-ce que vous vouliez ramener L'Après-midi d'un faune à une approche plus « intime » ?
Raimund Hoghe : Oui. Pour moi, l'après-midi évoque l'attente – c'est le cas également dans le texte de Marguerite Duras. Une longue attente proche du rêve. Il y a un vers du poème de Mallarmé que j'aime beaucoup : « Aimai-je un rêve ? ».

Gilles Amalvi : C'est comme un temps statique, mais à l'intérieur duquel les souvenirs d'autres temps affluent ?
Raimund Hoghe : Oui.

Gilles Amalvi : "Suggérer voilà le rêve" écrivait Mallarmé. Ou encore : "Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite de deviner peu à peu". On a souvent l'impression que votre travail cherche à donner les émotions sans nommer les choses.
Raimund Hoghe : Oui, c'est pour ça qu'il m'est difficile de parler de mon travail – il y a tout ce que je ne peux pas expliquer de l'extérieur. C'est ce que je disais à propos des points de départ, il y a la partie que tout le monde connaît – et puis ce qui m'est personnel, ce qui est subjectif, comme le choix des Lieder de Mahler.

Gilles Amalvi : Mahler, Debussy appartiennent à ce moment de passage entre le XIXème et le XXème siècle. Nous sommes maintenant au début du XXIème siècle. Estce que vous vouliez ramener une part de cette tradition dans le contemporain, voir ce qui subsiste pour nous de cet art ?
Raimund Hoghe : Les émotions que véhiculent ces œuvres ne disparaissent pas, nous sommes toujours des êtres humains, avec les mêmes rêves, les mêmes désirs. Dans une époque qui affirme que tout est nouveau, il est important de montrer que parfois, ce qu'on désigne comme nouveau a déjà été fait il y a longtemps. Il ne faut pas oublier. Tout mon travail est basé sur cette nécessité de ne pas oublier, et de lier d'une certaine manière l'histoire politique et l'histoire de la danse. Que reste-t-il aujourd'hui de cette histoire, qu'est-ce qui transcende les clichés que l'on conserve ? Les gens pensent qu'ils connaissent le Boléro de Ravel – mais ce qu'on peut tirer du Boléro est très divers.

Gilles Amalvi : C'est cette trace, ou plutôt ces traces qui échappent aux clichés que vous essayez de dégager dans votre travail ?
Raimund Hoghe : Oui, ce qui a survécu. Il y a quelque chose de très fort, de très puissant dans le Lac des cygnes - des thèmes qui ont à voir avec la mort, le désir. Ce qui reste du Lac des cygnes est beaucoup plus fort que Casse-noisette par exemple, dont l'histoire n'est pas très intéressante.

Gilles Amalvi : Après cette série, y a-t-il d'autres « partitions » que vous aimeriez reprendre, faire réentendre ?
Ou est-ce que ce solo est au contraire le signe de la clôture d'un cycle ?

Raimund Hoghe : Je n'ai aucune idée de ce qui
viendra après, je ne le sais jamais. Lorsque j'ai fait Boléro Variations, je ne savais pas que je ferai L'Après-midi. A présent, j'ai fait quatre pièces autour de cette tradition – mais le repertoire n'est pas inépuisable...

Propos recueillis par Gilles Amalvi
pour le Festival d'Automne à Paris


Source Texte : Le Théâtre de la Cité internationale (http://www.theatredelacite.com)

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