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Nous y étions / nous y sommes / nous en sommes là
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3 et 4 avril
Le premier SKITE avait été initié par Jean-Marc Adolphe au Théâtre de la Cité internationale en 1992. Il avait réuni un certain nombre d'artistes, leur avait proposé une résidence d'un mois sans aucune obligation de résultat mais ce regroupement intense avait donné lieu à des ébauches de spectacles. L'idée fut reprise en 2007. En 2008, 46 jeunes artistes venus du monde entier se sont réunis à Porto, et ils ont cherché. C'est un projet qui résonne avec l'actualité, celui d'artistes qui parlent de leur histoire et du temps dans lequel ils vivent.
En contrechamp, sera présenté le duo de Maguy Marin et Denis Mariotte, Ça quand même. Maguy Marin travaille dans le champ du spectacle vivant depuis longtemps, et Ça quand même parle de ça : qu'est-ce que faire encore du spectacle, comment et pourquoi, des questions qu'elle n'a pas résolues, qui ne peuvent sans doute pas l'être, qui ne peuvent se résoudre qu'en constats comme ils le disent eux-mêmes : « nous y étions / nous y sommes / nous en sommes là » ; et l'effet de miroir entre une chorégraphe et un musicien qui se posent la question, après toutes ces années, de la présence, du sens de la présence, du sens de continuer, encore, et des jeunes gens qui commencent à se la poser, certainement sera productif.
COMMENT VIVRE ENSEMBLE ?
Qu'est-ce qu'une skite ? Jacques Lacarrière dans L'Eté grec, son célèbre voyage à travers la Grèce moderne, offre de ce mot lié à la pratique des moines orthodoxes une description précise : « lieux d'ascèse, bâtiments de moindre importance, disséminées ici ou là autour des principaux monastères dont elles ne sont, au fond, que l'annexe sylvestre. » Cette définition n'a pas échappé à Roland Barthes qui la reprend dans un de ses cours au Collège de France consacré à une question cruciale : Comment vivre ensemble ? Pour Barthes, la skite est une sorte de lieu idéal, un lieu où l'on échappe momentanément au pouvoir de la communauté pour s'inventer ses propres rythmes et ses propres formes avant de revenir vers le groupe. Pour lui, la skite est quelque chose comme la musique en ce qu'elle libère et s'ouvre aux rythmes intimes de chacun. Barthes n'ajoute pas que la skite est quelque chose comme la danse, mais on peut sans doute le faire pour lui. C'est peu de dire, dès lors, que ce mot s'adaptait bien au projet de Jean-Marc Adolphe lorsqu'au tout début des années 90, il pense à offrir aux jeunes artistes chorégraphes la possibilité de se retrouver et d'échapper au règne et aux règles des pouvoirs économiques.
Jean-Marc Adolphe : « Je me suis dit, de quoi ont besoin les jeunes artistes lorsqu'ils ne sont pas connus ni reconnus ? De temps et d'espace. C'est ce qui leur est dénié. Il faut réinstaurer des espaces-temps où l'on ne soit pas immédiatement assujetti à la représentation, à l'exposition, où les artistes puissent s'interroger les uns les autres sur leurs pratiques. A l'époque, il n'y avait nulle part en Europe des Résidences de recherche comme il en existe maintenant. Il faut dire aussi, et c'est un autre élément déclencheur, que c'était les débuts de la guerre en ex-Yougoslavie et qu'il y avait partout une montée des nationalismes. L'art ne peut sans doute pas grand chose face à ces montées xénophobes, mais arriver à trouver des pratiques et des protocoles qui disent combien on peut mettre les choses en commun, c'est sans doute une sorte de réponse en acte. »
Vu d'aujourd'hui, le premier skite, qui se déroula en 1992, regroupaient nombre de chorégraphes qui ensuite feront une forte carrière : Meg Stuart, Alain Platel, Vera Mantero, Catarina Sagna. Pour des raisons diverses, de financement, d'organisation difficile, et simplement de désir, le skite ne connaîtra que deux éditions avant de mourir de sa belle mort.
La décision de reprendre le projet date d'une rencontre de hasard faite à Berlin en décembre 2006 entre Jean-Marc Adolphe et trois membres d'un réseau de jeunes artistes qui s'était constitué après une expérience intense d'échanges lors des workshops du DanceWeb à Vienne en 2006. Ces jeunes gens qui avaient travaillé ensemble ont décidé qu'ils s'aimaient assez pour continuer à travailler de pair et créer un collectif. Ce collectif se dote d'un nom, Sweet and Tender Collaborations, et surtout d'un mode d'action très contemporain comme le décrit l'un de ses observateurs.
Thomas Ferrand : « Sweet and Tender Collaborations réunit une cinquantaine de jeunes artistes venus de toutes les disciplines et du monde entier, que ce soit du Brésil, de la Corée ou de l'Australie, de l'Afrique du Sud, pour réaliser des formes ou des workshops sans aucun souci des frontières. Comme ce réseau n'a pas d'autres cadres que des relations amicales et non institutionnelles, il est extrêmement mobile et dynamique. Quelques performers du Sweet peuvent s'associer pour une résidence en Allemagne tandis qu'un groupe plus important au même moment réalise une création à l'autre bout du monde. Les combinaisons sont multiples et extrêmement fluctuantes. Et ce dynamisme profite des nouveaux outils qui sont à notre disposition et qui facilitent les échanges malgré la distance : Internet, Skype, les réseaux sociaux tel que Facebook. Cette plateforme est donc un laboratoire sur les possibilités d'aujourd'hui, qui force à repenser les modalités de production et d'échange. C'est-à-dire que nous ne sommes plus du tout sur le mode : avoir une idée, préparer un dossier, défendre un projet devant plusieurs commissions qui valideront ou non le projet, obtenir des moyens, pour enfin travailler sur un plateau et aboutir éventuellement à une création. Non, les choses se font quasiment sans intermédiaire, du désir à la réalisation, dans un laps de temps très court contrairement au mode de production actuel. Sweet and Tender témoigne d'une évolution qui a encore du mal à se mettre en place. »
Entre les deux entités, Skite et Sweet and Tender Collaborations, il y a donc une sorte de concordance des objectifs, réinventer les modes de production, et l'idée germe alors de relancer une résidence de travail sur le modèle du skite des années 90. Ce qui fut fait en 2007 à Reims, au Performing Art Forum de Jan Ritsema, et en 2008 à Porto où se sont réunis une quarantaine d'artistes, appartenant ou non au collectif Sweet and Tender Collaborations, mais tous réunis dans cette nouvelle session du Skite, pour non pas créer des spectacles mais simplement expérimenter, travailler ensemble ou tout seul, participer à deux, trois ou quatre projets, explorer à grande vitesse, avec surtout la possibilité toujours laissé ouverte « d'échouer » parce que la finalité n'était jamais une production spectaculaire, mais simplement la possibilité justement d'essayer pour rien, hors de la contrainte économique, en quelque sorte gratuitement. Le public de Porto qui avait la possibilité de participer deux jours par semaine à des « casa aberta » (maisons ouvertes) semble d'ailleurs avoir bien accueilli ces productions expérimentales de Skite / Sweet and Tender, d'autant que pour lui aussi, en tant que public, c'était la possibilité de devenir autre chose que simple consommateur de spectacle.
C'est donc la trace de ce fourmillement d'expériences qu'il s'agit de présenter au Théâtre de la Cité internationale. Tout sauf des spectacles achevés, même pas des extraits de spectacles à venir, plutôt des fragments, des esquisses, des essais.
Thomas Ferrand : « Il était impossible de faire venir tous les artistes pour des raisons qui tiennent autant à la disponibilité de chacun qu'aux conditions financières. On s'est donc entendu pour faire venir un échantillon représentatif de ce que peut représenter Sweet and Tender à un moment donné précis. Et tout naturellement nous nous sommes basés sur les étapes de travail que nous avons vues à Porto et qui pour la plupart reste des étapes de travail. On a essayé de faire venir des formes qui impliquent plusieurs artistes et d'autres qui tiennent du duo ou du solo. Mais ce ne sont pas des pièces, il s'agit de la reprise d'un processus spontané. Certaines formes sont extrêmement fragiles et l'ambition n'a jamais été de présenter un courant esthétique déterminé. Ce qui nous a motivé c'est la dynamique de ce groupe et sa façon de travailler, sa légèreté, et une sorte d'identité commune mais difficilement définissable. Il y a comme un état d'esprit Sweet and Tender. »
Stéphane Bouquet
Source Texte : Le Théâtre de la Cité internationale (http://www.theatredelacite.com)
Genre :
Thème(s) : danse, danse contemporaine,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : PERFORMING ARTS (-),
Passage(s) : Théâtre de la Cité internationale Paris 75014 ,
Source Artishoc : Le Théâtre de la Cité internationale - http://www.theatredelacite.com
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