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Sérénité des impasses




Un titre mystérieux pour un spectacle insolite.
du 26 janvier au 21 février 2004


Sérénité des impasses : plus qu'un titre, un conseil d'ami.

Car les impasses attendent bel et bien le spectateur, et la principale est celle de la langue. La langue d'Alain Béhar qui nous parvient par nappe, par vague, est un système complexe de signes, clos et ouvert à la fois, parfois hermétique. Tout nous est familier cependant : les mots, les structures, les phrases, le vocabulaire, la prononciation, la musicalité ... et pourtant, nous y sommes étrangers.

Langue boomerang
Langue qui devient langage quand elle s'incarne dans les sept comédiens sur le plateau, qui, dans un joyeux désordre précisément organisé, jouent avec les mots, les envoient, les rattrapent. Ils traversent l'espace, rebondissent. Langue boomerang lancée aux spectateurs, dont on suit la trajectoire du plateau à la salle. De ricochet en rebond, cette langue papillon passe de l'un à l'autre, volette et se pose un instant. Langue baroque, pétrie, malaxée, qui, soudain comme un arôme, libère son sens et répand son action bienfaisante sur nos cerveaux endoloris de tant de concentration : « Euréka, j'ai enfin compris ! ».

Tous se parlent, tous nous parlent comme au quotidien, déplaçant des objets, vaquant à leurs improbables occupations. Déplacement de tables pour organiser et déconstruire des territoires qui resteront inachevés –cachettes ou barricades - transport d'objets divers, verres, bassines, bouteilles plus ou moins remplies : le travail ne manque pas. Ainsi cette petite société vrombissante finit par dessiner au fil de ses déplacements sa propre chorégraphie.

Langue au travail
Langue irrésistible qui nous emporte grâce à la ténacité des comédiens, qui, sans cesse, nous sollicitent de leurs gestes, de leurs voix, de leurs sourires, bienveillance des regards, attention permanente poussée jusqu'au « ça va ? », puis « courage, encore un gros quart d'heure et l'on boit un coup »...

Langue au travail à qui ces femmes aux longs cheveux ont donné le jour. Langue qui se déploie, se déplie, laissant échapper dans des fulgurances poétiques, des bribes de sens. Morceaux de conversation, rêveries, méditations, plaintes, déclamations, exhortations :que de figures du discours ! Parfois la conversation prend un autre tour, devient plus grave, plus polémique, plus douloureuse, on dirait même que la colère s'installe. Tout cela va vite, très vite. On a parfois du mal à suivre. Le travail d'acteur rencontre celui d'athlète. Ça discute, ça rêve, ça rit, ça crie, ça s'essouffle. Les histoires s'entremêlent. Mais le discours finit par fonctionner à vide, la langue de bois médiatico-politique prend le pouvoir, machinerie emballée au bruit recouvrant toute tentative de pensée, qui épuise tous les sens et détruit nos espérances.

S'abandonner
C'est bien toute la vie dont il est question, dérisoire, insondable, portée ces femmes si fortes qu'on en oublie qu'elles sont belles, par ces hommes pathétiques. C'est bien la vie qui se joue là, celle que précisément on ne comprend pas, obscur objet du désir, qui nous échappe, toujours.

Et le spectateur d'attraper ce qu'il peut de ces révoltes, confidences, abandons poétiques déposés à ses pieds.

Oui, il y a vraiment du plaisir à renoncer (provisoirement) à (tout) comprendre. Simplement humer l'air du crépuscule, cueillir le cri d'un oiseau, laisser errer son regard sur la grève ou sur ses amis réunis ce soir-là. Oublier la quête du sens pour adopter une posture d'accueil où la vacuité de l'esprit crée la condition de sa liberté : libre de butiner les mots, les gestes, d'en attraper certains, d'en laisser d'autres en chemin.

Par la grâce d'Alain Béhar et de ses comédiens le spectateur deviendrait-il à son tour poète ?




Source Texte : Le Théâtre de la Cité internationale (http://www.theatredelacite.com)

Genre :
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Alain BEHAR (Metteur en scène),
Passage(s) : La Resserre - Théâtre de la Cité internationale Paris 75014 ,
Source Artishoc : Le Théâtre de la Cité internationale - http://www.theatredelacite.com

A voir : http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/behar/pdgab.htm