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Formas Breves
Entretien
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Entretien avec Lia Rodrigues, festival d'Avignon, 2002
Formes brèves est un hommage à Oskar Schlemmer. Connaissiez-vous le travail de cet artiste qui a vécu et travaillé au début du siècle, en Allemagne ?
Cet hommage à Oskar Schlemmer est la réponse à une commande du Culturgest de Lisbonne. J'avais eu une première approche du travail de Schlemmer lors d'une exposition organisée, pour les cinquante ans de la semaine d'art moderne, à São Paulo. Je connaissais aussi les œuvres de certains architectes, comme Le Corbusier qui est beaucoup venu au Brésil. Ainsi, j'avais une certaine idée du Bauhaus, mais pas spécialement d'Oskar Schlemmer qui en faisait partie. J'ai donc beaucoup travaillé, et cet hommage représentait un véritable défi. Nous avons décidé de créer la pièce avec trois danseurs qui ont travaillé totalement à mes côtés. J'ai assuré la direction de la chorégraphie, et la première a eu lieu en juillet 2001 au Portugal. Les spectateurs verront à Avignon la même représentation que celle qui a eu lieu à Lisbonne.
Lorsque vous dites avoir travaillé avec les trois danseurs, cela signifie-t-il que vous avez avancé main dans la main ?
Exactement, car c'est ainsi que j'essaie de travailler. Depuis douze ans, avec ma compagnie ici au Brésil, j'ai tenté plusieurs méthodes, et aujourd'hui, j'ai envie de développer ce type de collaboration. Les danseurs sont avec moi depuis longtemps, et cette pièce est une création impliquant tous ceux qui ont collaboré à mes côtés.
J'ai également sollicité une dramaturge, qui fait des recherches en danse au Brésil après avoir étudié en France. Ensemble, nous avons cherché comment rendre hommage ici au Brésil, à un artiste allemand du début du siècle dernier.
Est-ce possible d'abolir la distance dans le temps et l'espace ?
Je crois que la différence et l'inconnu sont les choses les plus intéressantes dans la vie et dans l'art. Cela permet de grandir et d'accroître les connaissances. Lorsque nous ne connaissons pas quelque chose, nous affirmons qu'elle est barbare. Or, il faut aller à la rencontre de l'autre, travailler avec la diversité et ne pas rester dans une homogénéité. La diversité est quelque chose de beau.
Aller à la rencontre de Schlemmer vous a t-il appris quelque chose ?
Ses idées, que j'ai étudiées attentivement, m'ont enrichie. Il n'était pas seulement un homme qui réfléchissait sur la danse, mais un homme qui pensait l'art. Il a mené des actions très concrètes. Cela m'a beaucoup frappée car je me vois aussi de cette manière. Je ne fais pas de l'art pour l'art, pas de la danse pour de la danse. Je mène une action politique dans mon pays. Je me suis retrouvée dans cette dimension de Schlemmer. Enfin, je pense que je suis de ces gens qui incorporent, digèrent en quelque sorte ce qu'ils apprennent pour après produire autre chose. J'ai étudié Schlemmer, je l'ai absorbé à ma façon et le résultat est un mélange de lui et moi.
Le spectacle n'est donc pas une reproduction ou une imitation ?
Je pense qu'il est impossible d'interrompre ce qu'on mène soi-même pour entamer un autre travail. Tout ce que je pense par rapport à ce que je fais y est présent. Je ne me scinde pas. Je dirige un festival de danse contemporaine au Brésil depuis dix ans, et ma pensée est contenue dans ce festival, la même pensée qui est dans mon travail de chorégraphe, de créateur, ou qui fonde mes actions politiques et ma position par rapport à la culture au Brésil. Je ne peux pas dissocier la même pensée qui traverse mes actions, comme citoyenne, comme mère, comme artiste.
De la même manière, la danse ne peut pas se dissocier du monde où elle naît ?
Dans ma vision, c'est impossible puisqu'elle est faite dans ce monde là. Elle le reflète.
Comment se présente votre spectacle ?
La question du corps qui caractérisait mon précédent travail, Ce dont nous sommes faits, traverse l'ensemble de mes projets. Dans le travail sur Schlemmer, j'ai poursuivi cette thématique. J'ai également travaillé sur une chose qui me préoccupe et qui tient dans une question : qu'est-ce que c'est que l'essentiel ? Je voulais savoir comment je pouvais travailler avec seulement des idées, sans aucun support de lumières, de décor, de costume, juste trois minutes de musique, tout le reste de la danse s'effectuant dans le silence.
Il s'agit donc d'un spectacle sobre, minimal ?
Au Brésil, il ne faut pas travailler hors du contexte du pays où nous vivons. Ici l'art n'a pas de support pour exister. Nous travaillons dans des conditions difficiles. Il faut être résistant pour faire de la danse, de l'art. J'essaie de payer le plus possible les gens qui collaborent avec moi. Je préfère dépenser l'argent en les payant que de le dépenser en des costumes. Je suis professionnelle dans mon pays ; c'est ma vie.
Schlemmer travaillait beaucoup sur les formes géométriques. Cet aspect sera-t-il apparent dans votre spectacle ?
Je vois des lignes très précises. Je travaille le détail. Je veux que le public voit chaque chose très clairement, avec des gros plans, des zooms. Le seul objet scénique est un très petit disque qui tourne. Il est notre seul décor. Dans Ce dont nous sommes faits, je cherchais comment montrer une même chorégraphie de plusieurs manières différentes. C'est pour cela que nous avions décidé de nous passer de plateau. Spectateurs et danseurs étaient ensemble, sur le même plan. Je voulais renouveler cette approche, mais cela s'est avéré impossible. Aussi, cette impossibilité m'a contrainte à imaginer une façon de le signifier quand même. Le disque qui tourne indique donc que nous pouvons voir les danseurs ou la forme dans différentes positions.
C'est une façon de déplacer les points de vue mais cela montre aussi une idée de la répétition, du recommencement ?
Cela rappelle le mécanisme puisque Schlemmer lui-même travaillait avec des choses de cet ordre. Nous utilisons un faux mécanisme pour voir tourner les gens. C'est très simple.
Simple et radical ?
C'est aux spectateurs de décider si c'est radical. Je ne peux pas affirmer ce genre de choses sur mon propre travail, je me contente de faire ce que je pense. La danse est une pensée, ma pensée, c'est comme écrire un livre.
La danse est-elle la tentative de mettre en forme la pensée ?
Ce n'est pas une tentative, c'est la pensée elle-même. Les corps fonctionnent comme le cerveau. Ils ne sont pas détachés de ce que nous sommes. Nous fonctionnons comme un seul organisme. La pensée sort de cette façon, comme elle sort, par l'écriture, chez un écrivain.
Cette pensée est-elle toujours en évolution, en mouvement ?
Je ne sais pas si c'est une évolution, car nous pouvons aussi parfois rester sans bouger, ce qui est une façon de dire quelque chose. L'immobilité est le contraire des mouvements. Elle représente un des milliers de possibilités du corps.
Peut-on dire de votre danse qu'elle est militante ?
Je crois que nous sommes militants du fait même que nous vivons dans un pays déterminé. Nous ne pouvons pas dissocier l'art de la vie que nous menons. L'art est une façon de transformer le monde. Si je ne pensais pas ainsi, je ne pourrai pas faire ce que je fais.
Schlemmer était assez précurseur, il a rencontré des oppositions. Est-ce votre cas ?
Je ne pense pas. Le public est très ouvert à la différence, à ce qu'il ne connaît pas. La diversité, dans ce pays, de la danse contemporaine le prouve. Le Brésil produit un art contemporain très fort. Nous avons une vraie pensée dans ce domaine. Je fais mon travail dans ce contexte et cela permet un authentique dialogue.
Le Brésil est aussi un pays où il y a une grande violence. Est-elle dans le spectacle ?
Nous vivons dans un état de guerre silencieuse, dans un pays de contraste. S'il y a de la violence dans ce spectacle, cela dépend, encore une fois, du point de vue des spectateurs. Pour ma part, je ne sais pas si je cherche à en mettre dans ma chorégraphie. Je ne peux pas énumérer toutes les nuances qui sont en moi. Bien sûr, je vis dans un pays qui a ces caractéristiques et il est certain que la violence est en moi. Mais je ne sais pas si j'en parle dans ce spectacle. Nous ne sommes pas obligés de parler toujours de pauvreté et de violence.
Vous dites que la danse est votre moyen de penser. Pourquoi la danse, et pas l'écriture ?
J'adore écrire, j'essaie d'écrire un peu. Mais ma formation est la danse, j'ai 46 ans et je danse depuis l'âge de 6 ans. Je ne suis pas sûre de faire cela toute ma vie. Peut-être déciderai-je d'écrire plus tard. Mais, pour le moment, c'est la danse qui m'intéresse. Je dois être mieux armée pour cela.
Formes brèves, c'est vraiment un « hommage » à Oskar Schlemmer ?
Nous avons beaucoup pensé à ce mot « hommage ». Pour moi rendre hommage, c'est donner un cadeau à quelqu'un. Quel cadeau pourrais-je donner à Oskar Schlemmer s'il était vivant ! J'ai pensé qu'avec de toutes petites formes brèves, je lui faisais plusieurs petits cadeaux ! Je ne sais pas s'il aimerait notre choix. Et nous nous sommes aperçus, avec les danseurs, que nous avions reçu beaucoup de cadeaux de lui, ce que nous avons lu sur son travail nous a permis de réfléchir sur nous-mêmes. C'est essentiel et important.
Source Texte : Le Théâtre de la Cité internationale (http://www.theatredelacite.com)
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Artiste(s) : Lia RODRIGUES (chorégraphe),
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Source Artishoc : Le Théâtre de la Cité internationale - http://www.theatredelacite.com
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