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Sérénité des impasses
Alain Béhar - Entretien
Une colère joyeuse
Françoise du Chaxel : Je viens de voir une représentation de Sérénité des impasses et ce qui me reste avant tout du spectacle est cette belle énergie ludique qui se communique aux spectateurs. La première image est celle des comédiens s'avançant en souriant vers nous.
Alain Béhar : Les prises de parole qui ont eu lieu pendant l'été - et encore maintenant - à propos des intermittents, les interventions et interrogations "d'artistes" sur le terrain social, la nécessaire aberration de ça, ça charge les gestes de faire et dire en ce moment de toutes sortes de malentendus. J'ai voulu tirer une énergie de tout cela. J'avais un besoin enfantin de fabriquer avec les outils du théâtre (les miens) un lieu de protection - asociale je dirais, pour en jouer - de protection active. En colère et joyeux. Une cachette imaginaire, imprenable par le pragmatisme ambiant, mais accueillante.
F.C. : Quelle est alors la fonction de la parole ?
A.B. : La parole est là pour que l'on ne s'endorme pas dans cette sorte de sommeil pourtant qu'elle fabrique. Pas forcément pour qu'on se comprenne mais pour croire qu'on peut, et chercher encore. Tout est saisissable, mais on ne peut pas tout entendre, tout saisir de cette parole, ça va trop vite et il y a beaucoup trop de mots. Pour y prendre place le spectateur doit abandonner par moments le guet logiquement linéaire de ce qui se dit et se laisser aller à l'aventure d'y saisir par intermittence. Il y a une autre sorte de logique. Au fond, quand je fais un spectacle, je ne monte pas vraiment un texte, même s'il y a un texte bien sûr.
F.C. : Au départ de ton projet il y avait un texte pour des femmes. Des femmes entre elles. C'est le texte que vous avez travaillé à Marseille. Puis le spectacle a évolué, le monde d'aujourd'hui est entré dans cet univers de femmes.
A.B. : J'ai écrit le texte initial dans le bouleversement qu'a été pour moi la naissance de mon fils, dans cette douce impuissance masculine face à la maternité. C'est donc un texte pour des femmes en effet, porteuses d'un "mystère" paisible et radical. D'une promesse. Je parlais d'apparition, de figures féminines liées aux mythologies de l'eau. La langue était au féminin et son débit comme l'eau. Il y avait des ruisseaux, des fleuves, des lavoirs, des fontaines, des clairières. Toutes sortes de choses très bucoliques et contemplatives et légendaires. Il était question d'un barrage dont elles parlaient souvent comme d'une menace indicible. La parole était un murmure ou babil féminin bienveillant et inquiétant à la fois partagé par des fées dans une forêt de mots. Dans la première étape de ce travail, nous étions à l'opposé de ce qu'est le spectacle aujourd'hui, dans la lenteur et la monotonie. Un très long fleuve tranquille au débit différé. Une sorte de barrage entre temps a cédé, précipitant le débit dans l'urgence d'un échappement, d'une colère joyeuse.
F.C. : Après le babil joyeux des fées, la fin du spectacle nous amène vraiment vers aujourd'hui.
A.B. : Cet aujourd'hui qui vient, je passerais volontiers par-dessus. Un bruit de fin discursif sans discours. En quelques jours j'ai écrit ce texte qui achève la représentation en piquant dans les journaux le vocabulaire qui rend compte des réunions internationales, de ces grands sommets où il semble que plus rien ne se dise que des communications.
F.C. : Les femmes se partagent donc la parole dans leurs jeux joyeux. Et l'homme dans tout cela ? Celui dont elles disent : " occupez-le " ?
A.B. : Il faut l'occuper sinon Il y a cette menace, on ne sait pas bien laquelle, ça n'a pas d'importance. Il passe son temps à en finir, elles passent leur temps à le définir. Elles disent "un homme", pas celui-ci. Il est aussi au féminin, et le petit con qui la ramène régulièrement. Il y a du répétitif dans sa présence obstinée.
F.C. : Il est magnifique et émouvant dans cette présence obstinée. Et il ne trouble pas du tout les femmes dans leurs jeux qu'on pourrait dire sportifs.
A.B. Il y a en effet dans le spectacle un côté sportif, machinique dans lequel les comédiens parfois s'essoufflent et c'est bien comme ça. On y joue aussi l'ironie d'une permanence laborieuse, d'une complexité vaine, inutile aux utilités qu'on sait, d'un "travail" d'ici qui répondrait moitié pour en rire et moitié pas à des choses dites par certains spectateurs dans les conflits de l'été. Des choses comme "amusez-nous, fermez vos gueules".
F.C. : Dans le spectacle la parole est partagée entre les comédiens. Comment travaillez-vous ? Le texte est-il distribué, ou y a t-il une grande part d'improvisation ?
A.B. Le texte est distribué dès le début du travail. On construit une première chose sur le plateau nu, ensuite je propose des masques, des obstacles on pourrait dire. Mettre en scène, pour moi c'est masquer. Quelque chose plus tard se dévoile de soi-même, au travers des masques. Le plateau est avec bien sûr, mais il va aussi contre le texte. Ça résiste de part et d'autre, on fait théâtre chaque fois de cette sorte de bataille. C'est peut-être encore plus vrai cette fois.
F.C. : Parle-moi de ces tables, qui ne sont donc apparues que dans la deuxième partie du travail. Ces tables sans cesse manipulées qui modifient l'espace.
A.B. J'en avais l'idée dès le départ. En pensant à l'espace difficile de La Resserre, je voulais simplement gagner de la hauteur, ne pas jouer au sol. Aller vers un sommet dont il est question dans le texte. J'étais parti sur l'idée d'un empilement de tables. Simple et pas cher. Il y a 26 tables pour 26 séquences. Ces tables sont des territoires qu'on fait, défait, les fragments d'un ensemble supposé. Ainsi manipulées elles deviennent aussi comme un jeu d'enfant.
F.C. Cet espace de jeu va dans le sens de tes spectacles qui sont des propositions d'aventure. Au spectateur de se raconter son histoire, de trouver son chemin.
A.B. Il n'y a bien sûr pas de dramaturgie linéaire ou d'histoire à suivre, plutôt une structure combinant des règles et des idées pour y être, un certain rapport au temps, un paysage, un petit monde autonome. Je laisse en suspens toutes sortes de choses apparues qui disparaissent au cours du travail mais dont on garde le témoin. Les gens alors s'y perdent forcément un peu mais prennent au vol des propositions, devinent des traces.
F.C. Comment les spectateurs reçoivent-ils ce spectacle ?
A.B. Tous les soirs, à la fin de la représentation, nous invitons le public à nous rejoindre sur le plateau autour d'un verre, et nous avons eu de belles rencontres avec les gens, qui nous racontent leur spectacle, c'est un temps de croisement important.
F.C. : Autour de moi pendant le spectacle les gens riaient. Est-ce que ces rires t'ont surpris ?
A.B. Certains soirs les gens riaient beaucoup en effet. Ça me fait rire aussi, la colère joyeuse.
Entretien réalisé par Françoise du Chaxel (nov. 2003)
Publié le 2003-11-00
Source Texte : Le Théâtre de la Cité internationale (http://www.theatredelacite.com)
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Artiste(s) : Alain BEHAR (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Le Théâtre de la Cité internationale - http://www.theatredelacite.com
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