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Ce dont nous sommes faits


Entretien



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Anne-Sophie Voisin : Comment vous est venue l'idée de « Ce dont nous sommes faits » ?
Lia Rodrigues : « Ce dont nous sommes faits » fut créé durant ces deux dernières années, période marquée par les commémorations des 500 ans de la découverte du Brésil. Nous ne concevions pas cette date comme une commémoration proprement dite étant donné que l'histoire de ce qu'on appelle le Brésil a commencé avec l'un des grands plus génocides : la décimation de la population et de la culture indigènes.
Un des points de départ fut de « découvrir » et de travailler des questions qui nous intéressaient. Des questions concernant la citoyenneté, l'histoire, la mémoire, ce que signifie actuellement faire de l'art dans un pays comme le Brésil. Des questions évaluant à quel point nous sommes contaminés par le diktat d'une certaine conception de beauté, d'art contemporain. Des interrogations portant sur la manière dont l'art peut servir à penser le monde et comment son mode de pensée peut aider le monde. Des questions esthétiques, au sujet de formes inusitées produites par le corps ainsi que sur l'utilisation de l'espace scénique.

Dans « Ce dont nous sommes faits », vous évoquez la question de la découverte de l'autre, de ses convictions, de la place qu'occupe le corps dans notre société. Que souhaitez-vous que les spectateurs retiennent plus particulièrement de ce spectacle ? Quelles sont les interrogations principales sur ce sujet qui demeurent pour vous en suspens ?
LR : Je n'ai pas de souhait spécifique sur ce que les spectateurs doivent retenir de cette pièce. Nous présentons un menu. Le choix est libre. Le fait que le spectateur soit présent, partageant dans une situation de proximité le même espace que les danseurs, qu'il soit exposé à un élargissement du temps, à travers des mouvements parfois d'une extrême lenteur, produit un regard différent, presque « épidermique ».
En fait, le spectateur est coauteur de ce travail dans la mesure où il peut coller le signifié qui lui convient dans les formes corporelles et dans les slogans ou lieux communs qu'il entend. Ne pas offrir de réponses mais promouvoir la réflexion et l'inquiétude est ce qu'il y a de plus enrichissant.

En publiant le budget annuel de la compagnie sur le programme de la pièce, avez-vous souhaitez soulever et mettre en évidence la question du prix de l'art et celle du prix de l'artiste?
LR : Le prix de l'art et de l'artiste est directement lié au choix du modèle économique et social proposé par le gouvernement. Dans un pays comme le Brésil où les deux tiers de la population (environ 111 millions de personnes) vivent avec un revenu mensuel par tête inférieur à deux salaires minimum (le SMIG au Brésil équivaut à environ 80 dollars), vous pouvez imaginer la valeur attribuée aux artistes et à leurs projets.
À Rio, nous avons fixé le prix d'entrée du spectacle à 1 dollar. C'était impressionnant de constater que la salle était composée d'un très disparate, incluant notamment des personnes de la classe pauvre qui habituellement ne fréquentent pas les théâtres. Nous sommes restés 3 mois en représentation. Ayant reçu une subvention de la ville de Rio de Janeiro, nous avons pensé qu'il était souhaitable de présenter un rapport concernant l'utilisation de ces fonds publics.

« Ce dont nous sommes faits » est une création considérée par la critique comme l'une des productions brésiliennes d'avant-garde les plus réussies. Comment expliquez-vous ce commentaire ?
LR : Le regard porté par les personnes de l'extérieur sur mon travail s'avère complètement différent du mien, il m'est donc difficile d'expliquer ce jugement. En vérité « Ce dont nous sommes faits » intègre tout un parcours, qui ne commence et ne finit pas avec cette création, mais qui est connecté aux projets déjà créés et à ceux qui le seront dans le futur. Peut-être avons-nous réussi à parler de certaines choses auxquelles certaines personnes se sont identifiées. Il se peut également que d'autres ne se soient pas reconnues. Il est bien que ce soit ainsi, sans consensus.

Pensez-vous que le Brésil soit encore un pays très isolé culturellement ?
Beaucoup de compagnies attendent-elles une ouverture vers l'Europe et irions-nous vers un courant irréversible ?
LR : Je commencerais par une question : isolé par rapport à qui ou à quoi ?
Au Brésil, il n'existe pas de marché interne qui puisse garantir la subsistance de compagnies de théâtre et de danse. Nous sommes un pays de dimension continentale où il n'est pas toujours aisé de se déplacer et de circuler. Dans ce sens, il existe des projets en cours et d'autres en phase d'implantation. Il faut beaucoup d'investissements pour garantir la dissémination du produit culturel. De ce fait, l'isolement culturel présent à l'intérieur du pays, même si l'accès à la culture constitue un droit constitutionnel, est dû en partie à ces problèmes-là.
Par ailleurs, l'isolement culturel existe également par rapport à l'Europe en raison du manque d'informations concernant ce qui se produit ici. Il existe au Brésil actuellement une production très vigoureuse et consistante en matière d'art contemporain, mais qui n'est pas toujours reconnu en tant que telle. Je ne saurais dire si les compagnies attendent une ouverture vers l'Europe. Il est beaucoup question de fonctionnement en réseaux, d'Internet, etc. et nous en sommes encore très loin. Je constate une tendance chaque fois plus grande à la formation de réserves de marché : protection du produit interne. Il suffit d'observer les grands conflits autour des marques territoriales qui ont lieu à travers le monde. Des frontières qui se ferment, aussi bien géographiques que celles de l'échange culturel. Je crois encore que l'art peut être une arme puissante contre cet isolement. Mais il faut en avoir le désir, il faut être ouvert aux différences. La diversité, à mon avis, est merveilleuse.

Vous critiquez vigoureusement la situation de l'artiste au Brésil. Expliquez-nous...
LR : Nous vivons dans un pays embué de graves problèmes sociaux et économiques, la situation de l'artiste en est un reflet. Le modèle néo-libéral choisi par le gouvernement suscite une désorganisation politique de la population et suscite une carence quant aux programmes culturels.
Le « Movimento Arte contra a Barbárie » (« Mouvement Art contre la Barbarie ») réunissant des artistes et des producteurs culturels a une vision très éclairante là-dessus : « L'actuelle politique officielle du gouvernement fédéral qui transfert la responsabilité du soutien à la création culturelle vers l'initiative privée, masque l'omission qui transforme les services publics en de simples médiateurs dans les affaires. La quantité apparente d'événements fait supposer une effervescence, mais en vérité elle cache la misère des investissements culturels à long terme qui, eux, viseraient la qualité de la production artistique. »
À Rio, nous vivons une situation particulière car depuis huit ans la Municipalité de Rio de Janeiro développe une politique continue en faveur de la danse, des projets spécifiques conduisant à des résultats palpables. Cette année, le Gouvernement de l'État de Rio - parallèlement à la Municipalité de la ville de Rio - a mis en place un projet pour la danse. Quelques organismes non rattachés au gouvernement ont aussi un rôle important tels le Serviço Social do Comércio (Service Social du Commerce) - SESC, la Banque Itaú entre autres.

Pourquoi avoir crée le festival Panorama RioArte de Dança ? Quels sont vos objectifs et missions en tant que fondatrice et directrice artistique ? Comment travaillez-vous ?
LR : Le festival Panorama RioArte de Dança résulte d'une invitation effectuée en 1992 par la RioArte, organe lié au Secrétariat à la Culture de la ville de Rio de Janeiro, afin d'organiser une série de présentations de danse. Ce festival a été mis en place à une époque où il n'y avait que peu de créations venant de quelques chorégraphes et de compagnies de danse contemporaine implantés à Rio et pas encore d'espace pour présenter les spectacles. Le festival a servi à regrouper toutes ces personnes. Ce fut une si grande réussite que les éditions se sont succédées et que le budget, pratiquement nul au départ, s'est accru. Actuellement le festival dure 12 jours, occupe deux théâtres parmi les plus importants de la ville, dispose d'un budget d'à peu près 125.000 dollars sans compter l'appui de partenaires étrangers. Une notion également très importante à prendre en considération : le prix de l'entrée pour chacun des spectacles est très populaire et a été fixé à 2 dollars.
Par ailleurs, le Panorama n'a pas d'objectif unique. Roberto Pereira (chercheur dans le domaine de la danse, partage avec Lia le poste de commissaire depuis 1998) est d'accord avec moi quant aux multiples fonctions que possède le festival : faire connaître des créateurs brésiliens, créer un espace de circulation d'idées, un système nerveux irradiant et produisant le débat, favoriser la communication et l'information. Concevoir un terrain fertile pour que ces mouvements puissent avoir lieu. En vérité, ce festival n'a pu survivre qu'en raison des partenariats établis avec les artistes, les institutions qui investissent de l'argent, avec des particuliers nous apportant leur appui chaque année, avec la presse nous fournissant beaucoup d'espace. Le Panorama est un festival construit autour d'une union très forte de désirs et de forces. Étant à la tête de ce projet, il me semble que le mot « mission » traduit bien ce que je ressens. Les conditions de travail, étant donné le budget très réduit, ne sont pas idéales, mais quand je vois les spectacles et les séminaires bondés, je pense que tout cela vaut la peine. L'équipe chargée de la production est extraordinaire. Maintenant que nous en sommes à la 10ème édition, je pense qu'il serait intéressant de trouver de nouvelles modalités, d'effectuer des coproductions et de proposer des résidences.

Vous avez exploré la culture populaire à travers la vie de Mario Andrade (« Folia », 1996), vous avez également dirigé en 1998 une performance sur l'œuvre de l'artiste brésilien Lygia Clark. Quels sont les artistes qui pourraient actuellement influencer ou servir votre travail, nourrir votre réflexion ?
LR : Mon travail est traversé par l'influence non seulement d'artistes visuels comme Lygia Clark mais également d'écrivains, de musiciens, de chorégraphes, de directeurs de théâtre. Le fait d'avoir travaillé avec Maguy Marin fut pour moi décisif. C'est une personne que j'admire et que je respecte profondément dans son travail et dans ses prises de position. Mais une multitude de choses et de personnes m'inspirent également et me font réfléchir : les voyages que j'effectue à l'intérieur du Brésil et vers d'autres pays, les spectacles auxquels j'assiste, les lectures (je suis une grande lectrice de journaux), les rencontres, mes 3 enfants, les interprètes avec qui je travaille en étroite collaboration. Depuis 4 ans, je fais partie d'un groupe d'études sur la danse à Rio de Janeiro et dans lequel nous étudions Dawkins, Damásio et Dennet entre autres. C'est une expérience de réflexion fondamentale pour mon travail. Je me sens dans un processus permanent et constant de contamination et d'apprentissage.

Vous êtes la représentante du Réseau de Promoteurs Culturels de l'Amérique Latine et des Caraïbes pour Rio de Janeiro. Pouvez-vous nous expliquer comment fonctionne ce réseau et quels sont vos principales missions ?
LR : Le RED est une organisation à but non lucratif qui comporte actuellement 25 noyaux dans 21 pays d'Amérique Latine et des Caraïbes, ainsi que des membres associés internationaux. Son rôle est de promouvoir l'intégration de ces pays à travers différentes formes d'art. L'un de ses principes est de respecter la diversité culturelle. Ses objectifs et ses actions sont de faciliter et subventionner la circulation des créations artistiques, stimuler et diffuser la création de langages artistiques et la réalisation de rencontres multidisciplinaires en vue de dynamiser l'interaction géographique et culturelle, la coproduction de rencontres et de spectacles, faire circuler l'information au sujet des rencontres, des présentateurs, des artistes, des festivals. Le RED a ses spécificités mais il ressemble quelque peu au réseau européen IETM (Informal European Theatre Meeting) dont je suis membre également.
En tant que représentante du noyau de Rio de Janeiro, depuis un an, je tâche de promouvoir un rapprochement avec les autres pays d'Amérique Latine. De façon générale, même si en Amérique Latine, chacun est très isolé, les problèmes d'un pays à l'autre se ressemblent.

Parlez-nous de votre engagement politique et social...
LR : Je considère toute action comme politique. J'ai de sérieuses critiques à l'égard des politiques professionnels. Ici, la corruption demeure très grande, il y a peu d'exceptions. Mais pour mener des actions concrètes, il n'est pas utile de dépendre d'une organisation politique, d'ailleurs je n'appartiens à aucun parti.
Actuellement, je fais partie d'une ONG (« Amigas do Peito ») qui encourage l'allaitement maternel. L'allaitement est un droit de l'enfant et de la mère. C'est une évidence qui ne l'est pourtant pas dans un pays comme le Brésil où le taux de mortalité infantile est très élevé. J'ai travaillé auprès d'hôpitaux publics, de groupes de mères dans des favelas. L'année dernière, j'ai coordonné également un festival d'art et d'action sociale, sous l'égide d'une Banque (BNDES), où nous avons montré des projets de danse réunissant des enfants et des adolescents en situation de risque social.
Parallèlement au Panorama, ce sont les actions les plus visibles et les plus concrètes auxquelles je consacre du temps.
Mais je crois également que l'acte de créer est, en lui-même, révolutionnaire, libertaire. Actuellement au Brésil, faire de l'art est un processus continu d'affirmation, d'investissement et de résistance. Je conçois l'art comme un instrument de connaissance, et la connaissance est le premier pas qui conduit au changement. Je conçois la culture comme génératrice de dignité et de citoyenneté. Je crois que l'histoire d'une nation se construit au jour le jour avec chacun d'entre nous et chacun d'entre nous en est responsable.
Je souhaite garder la capacité de m'étonner, de m'indigner, d'agir, de m'informer. Plus il y a d'informations, moins il y a de préjugés. Je crois encore à la possibilité d'un monde où nous puissions être joyeux, amoureux, inventifs, tout en maintenant le sens de la justice et de la solidarité entre les humains.

Propos recueillis par Anne-Sophie Voisin, pour le Centre National de la Danse


Source Texte : Le Théâtre de la Cité internationale (http://www.theatredelacite.com)

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