Orientations 25-26

 

 

Orientations 25-26

✫ MOINS


En haut, on communique. À l’écologie des petits gestes individuels s’ajoutent les invocations éthiques. Pendant que tankers et porte-conteneurs continuent de sillonner les mers, on nous enjoint d’épouser de nouvelles manières d’être au monde. « Transition », « responsable », « verte », « durable », derrière la dérision distanciée, l’indécence se niche dans les décombres du langage. Faire sonner des alarmes pour ne rien chambouler. Au risque d’accélérer sa sortie de la scène de l’histoire, la nouvelle aristocratie impose au capitalisme tardif la perpétuation de ses souillures, compte sur des rustines techniques génératrices d’autres dégâts et fourbit de délirants projets transhumanistes.

Du côté de l’art, ça tâtonne. C’est souhaitable ; les œuvres réagissent mal aux implants de discours. Mais tout va très vite. Notre sang s’enrichit de substances étranges, le temps qu’il fait sort de ses gonds, des espèces agonisent. Ce n’est pas la planète qui est menacée, elle peut tourner sans nous. La question est : que suscite la sensation d’enjamber des limites anthropocides ? Comprendre comment cette question traverse les créateurs de formes fournit un petit manuel à l’usage des jeunes générations.


Première piste, réactiver le lien aux règnes animal, végétal, minéral, ou au cosmos. Comme une cure de désaliénation pour conjurer la perte d’humanité. Ne plus toucher terre et se fondre dans les forces naturelles (Je suis une montagne) ; s’étonner de la fragilité de la mécanique céleste (Le Bruit des pierres) ; parcourir la forêt profonde en enfourchant une langue onirique (Morphage) ; s’inspirer d’un petit être discret au chant merveilleux (Troglodyte) ou saisir la vie légère et brutale des cervidés (Faune).


Autre nécessité, autre préalable, reconstituer une communauté humaine qui ne soit pas un ramassis de particules reliées par des contrats ou des réseaux. Lâcher les passions tristes, retrouver l’énergie collective, celle de faire bouger les corps pour faire bouger les choses (En fanfaaare !). Ou piétiner la philosophie du soupçon, ressentir le pouvoir du dépassement avec des gens qu’on n’a pas choisis (Delirious Night). Dans les deux cas, défragmenter le groupe pour trouver la joie d’expulser tout le trop, l’adoration des marchandises, les désirs dévoyés.


Troisième expérimentation, être jeune et prendre la tangente. Sous les cendres d’un paysage méditerranéen où tournent des feux, opter pour la dérive et s’inventer de nouvelles issues avec un chien pour guide (Le Rêve d’Elektra). Renoncer à collaborer au saccage, tourner le dos à de beaux postes et s’installer à la campagne pour entrevoir de nouvelles promesses (L’Obéissance est tellement douce). Tisser dans l’urgence les récits qui, tels des fils d’Ariane, permettront de sortir du labyrinthe (Lengua de vaca). 


Après un tel cheminement, vient la phase de l’action. Celle qui sous-tend Écorces, un polar forestier : danger mortel pour les personnes qui s’alarment de l’acidification des sols, s’opposent aux pratiques mafieuses de ceux qui mettent nos forêts en coupe réglée à seule fin de leur faire cracher du butin. Ou celle des désobéissants, qualifiés d’écoterroristes quand ils osent défier les présentations mensongères et la violence qui les sert, quand ils créent des radios éphémères pour affermir le goût des luttes (Radio Lapin). 

 

Solutions techniques à tombeau ouvert et relativisme moral, la race des seigneurs poursuit une courbe suicidaire. Sa bonne conscience affichée est devenue insoutenable. Nombre d’artistes laissent entendre, fût-ce avec la précaution de la nuance, que la rupture avec cette oligarchie devenue folle est consommée. Créer des sensations, des histoires qui sonnent le glas de la marchandisation de tout. Trouver des images et des mots qui concourent au traitement de fond de la névrose consumériste. Conforter une idée vertigineuse et très sérieuse : celle du moins.


Marc Le Glatin




✫ Après neuf saisons passées à la direction du Théâtre de la Cité internationale, Marc Le Glatin quitte ses fonctions le 1er octobre 2025. Sa programmation court jusqu’à la fin du mois d’octobre 2026. Frédérique Aït-Touati est nouvellement nommée directrice du TCi, Nathalie Vimeux devenant directrice déléguée. Dès septembre 2025, elles vont mettre en place un nouveau projet et préparer la saison 2026-2027.

Metteuse en scène et chercheuse, Frédérique Aït-Touati développe des projets à la croisée du théâtre et de la recherche. Son double parcours s’ancre dans un dialogue constant entre arts et savoirs, recherche et création. Elle fonde en 2004 la compagnie Zone Critique. Associée à des théâtres comme Nanterre-Amandiers, le Théâtre National de Chaillot, le Théâtre Olympia à Tours et le Lieu Unique à Nantes, elle construit des formes ouvertes et expérimentales. De 2014 à 2024, elle a dirigé SPEAP, école expérimentale réunissant chercheurs et artistes de toutes les disciplines et co-dirige désormais un programme national de recherche du CNRS (arts, sciences, société) pour la préservation d’une terre habitable. 

Le parcours de Nathalie Vimeux a été guidé par la volonté d’accompagner la création artistique dans un souci constant des partenariats et des collaborations internationales. Elle a été successivement directrice de projet au Festival d’Avignon, directrice adjointe de l’Onda et codirectrice du CDN Nanterre-Amandiers, avant de devenir programmatrice spectacle vivant du Grand Palais.

Fortes de leurs expériences internationales et de leurs réseaux dans le monde du spectacle vivant et de la recherche, elles entendent faire du TCi une maison de création et de réflexion accessible à tous et tournée vers les nouvelles générations.