Orientations 2022-2023

 

 

Ce qu’il reste à ceux qui restent
 

Que restera-t-il à ceux qui resteront ? Quels seront leurs héritages ? Nous l’avons déjà compris, ceux qui vont trinquer nous saluent ! La moindre des choses est de les écouter. Compte tenu des circonstances, ce que les jeunes artistes ont à nous dire mérite toute notre attention. Bien entendu, l’art ne saurait être prophétique, si ce n’est par accident. Ce n’est pas sa fonction. Et s’il est politique, ce n’est qu’à partir d’une expérience intérieure, sans quoi ce n’est pas de l’art. Admettons cependant que, dans cette expérience, le legs des générations précédentes a pris du poids.
 

Malgré cette charge, pas le début d’une plainte dans les créations que nous accueillerons durant la saison 22-23. On y apprendra comment se réinventer quand on porte dans sa chair les stigmates du terrorisme (MEMM), comment se jouer des assignations identitaires (L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer), comment déployer une énergie refondatrice dans un décor qui se délite sous les riches textures sonores d’Helge Sten et Florentin Ginot (Dead Trees Give no Shelter), comment des créatures quasi-clownesques, échouées sur un radeau, parviennent collectivement à redéfinir une quête (Et puisque départir nous fault), comment choisir un départ qui soit celui d’un combat, plutôt qu’une fuite (Le Départ), comment ironiser sur les lâchetés et atermoiements d’une année-clef, quand la Marche pour l’égalité et contre le racisme fit écho au tournant libéral (1983), comment rechercher une extension de la capacité d’agir, ici et maintenant, dans un théâtre (Œuvrer son cri), comment s’émouvoir et rire des consommateurs compulsionnels, atomisés, dévorés de solitude dans l’enclos des centres commerciaux (Nul si découvert), … 
 

À l’évidence, les jeunes créateurs, ceux qui ont la part belle au TCi, appartiennent à la génération qui a migré vers d’autres médias. Ils ne correspondent plus à ce gibier sociologique, composé de râleurs malléables, qui finissaient par enfourcher les modes. Quand les mots magiques de flexibilité, d’ouverture ou de mobilité correspondent à une accélération du chaos, ou que la disruption accouche de la république autoritaire, les entourloupes langagières tournent à vide et les appareils d’anesthésie sociale commencent à rouiller. La culture arborescente, parfois parcellisée, éclatée, des jeunes gens ne les empêche pas de discerner ce qu’est un ruissellement qui ne descend pas, ou une situation de déclassement. Pas étonnant que les réservoirs du ressentiment se remplissent. D’autant qu’au sommet de la chaîne de prédation, la roublardise est devenue le stade suprême de la rationalité.
 

Aux émotions charriées par les artistes qui viennent de débouler dans nos années vingt, s’ajoute ainsi une riche matière à re-présentation, celle qu’il devient impérieux pour chacune ou chacun de présenter une deuxième fois, autrement, de façon sensible, après ce qui a été perçu à la première réception d’un message.
 

S’il est courant qu’une énergie de macération anime ainsi les œuvres, certaines périodes favorisent plus que d’autres la fermentation. Il en fut ainsi dans les années 70, qui traversent plusieurs spectacles de cette programmation 22-23. On y rencontre Copi, Kraftwerk, Keith Jarrett, ou Steve Reich. Quant à Maya Deren, ses tentatives n’annonçaient-elle pas la contre-culture de la fin des années 60-début des années 70, avec 25 ans d’avance ? Il est tentant de s’adonner avec désinvolture à ce jeu des glissements d’époques, quand la nôtre a perdu sa boussole.  
 

Plus modestement, considérons qu’en période changeante, il nous faut des points fixes, des refuges. Ce sont des points de rencontre où la fermentation se concentre. Le Théâtre de la Cité internationale est, avec ses trois salles, son café, ses débats ou projections autour des spectacles, un de ces points. L’important tient autant à ce qu’on y fait, qu’à ceux qui le font. Si vos initiatives prennent pleinement sens avec notre activité, elles bénéficieront de notre accompagnement : quand ce théâtre attribue 100 de cachets aux artistes pour les spectacles programmés, il en attribue près de 50 pour des actions artistiques ou culturelles, qui requièrent moins le silence que la parole.